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interview accordée à la presse française par Mikhaïl Khodorkovski

Publié le par SABAKA

'Europe doit le dire»
Propos recueillis par Laure Mandeville
22/09/2008 | Mise à jour : 17:26 |
Commentaires 97
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Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

INTERVIEW - «Le Figaro» a obtenu la première interview accordée à la presse française par Mikhaïl Khodorkovski, le magnat russe emprisonné en Sibérie. Ses avocats nous ont transmis ses réponses écrites.

Depuis cinq ans, l'ancien magnat pétrolier Mikhaïl Khodorkovski, qui fit sa fortune dans les eaux tumultueuses et dangereuses des années 1990, purge une peine de neuf années de prison, après avoir été condamné pour «évasion fiscale de grande ampleur» au terme d'un procès très politique.

LE FIGARO. - Avec l'élection de Dmitri Medvedev, beaucoup ont espéré un dégel en Russie. De votre prison, avez-vous entretenu cet espoir ? Que change la crise géorgienne ?
Mikhaïl KHODORKOVSKI. - Dans mes conférences, juste avant mon arrestation en 2003, je disais qu'il ne peut y avoir d'économie efficace sans démocratie. Beaucoup, notamment au sein du pouvoir russe actuel, le comprennent et souhaitent la mise en place d'institutions démocratiques normales, avec des élections libres, des médias indépendants, une opposition. Les autres ont peur du changement. Ils se raccrochent à une «stabilité» de type brejnévien, qui mènera inéluctablement la Russie à une perte de compétitivité puis à une «nouvelle perestroïka». L'alternative actuelle - croissance économique ou contrôle de l'inflation - s'explique exclusivement par la piètre qualité des institutions démocratiques et l'écrasement des entrepreneurs par la bureaucratie corrompue. Mais j'ai espoir : la question clé de l'indépendance des tribunaux a été formulée clairement par Medvedev. Est apparu ce que tout le monde avait peur d'admettre : la pratique des pressions, notamment celles de l'administration présidentielle sur le cours des enquêtes. L'important est de ne pas prendre peur. De continuer le nettoyage des écuries d'Augias.

Le refus de votre demande de libération anticipée en août n'est pas encourageant…
Mes amis et mes ennemis comprennent l'énorme signification symbolique de mon cas pour le pays, ainsi que sa signification pour ceux qui sont tombés dans le laminoir de la justice russe. Aujourd'hui, il est clair qu'aucun fonctionnaire ne prendra de risque me concernant. Toute décision sera la décision du pouvoir, un message adressé à la société. La question est simple : a-t-on le droit de se venger de ses adversaires politiques en s'emparant de leurs biens et en les envoyant en prison, à l'aide d'une interprétation arbitraire de la loi ? Si c'est le cas, notre pays en reste à la loi préhistorique du plus fort. Sinon, il faut mettre un terme à cette affaire.

Le clan Setchine, que vous désignez comme le principal instigateur de votre chute, a-t-il été affaibli ?
Ceux qui me poursuivent vont continuer leurs pressions sur le pouvoir. On va me menacer, et peut-être pas seulement me menacer. Leurs méthodes sont connues, leur désir de me laisser en prison pour toujours est inextinguible. Ne pensez pas que les positions de mes persécuteurs après le changement de président se sont vraiment affaiblies. D'énormes ressources économiques et administratives sont toujours sous leur contrôle. Juste après l'arrivée de Medvedev pourtant, j'ai vu des changements. Auparavant, après une interview comme celle-ci, j'aurais été envoyé au cachot. Mais, de mai à août, il n'y a plus eu de réactions aussi dures. Toutefois, le refus d'accepter ma demande de libération anticipée montre qu'on est loin de changements majeurs. Deux jours avant la séance du tribunal, on m'a présenté une plainte de l'administration pénitentiaire absurde, m'accusant de ne pas avoir communiqué au directeur de la prison le nombre de prisonniers vivant dans ma cellule! Ma demande de libération a été refusée au prétexte que je n'avais pas acquis la maîtrise de la profession d'opératrice de machine à coudre! N'est-ce pas une insulte à la justice ? L'enquête pour un deuxième procès se poursuit. C'est dans ce cadre que je suis accusé d'avoir volé tout (!) le pétrole extrait par Ioukos pendant une décennie. Les enquêteurs comprennent bien qu'ils sont des instruments. Ils essaient de prévenir les désirs de leur hiérarchie.

Angela Merkel a évoqué votre cas avec Medvedev. Qu'attendez-vous de l'Europe ?
Pour l'Europe et la Russie, le pire serait que l'un cherche à dominer l'autre. C'est la voie évidente vers une confrontation insensée. Mais une approche strictement pragmatique est tout aussi peu productive. Vivre sur le même continent, approfondir l'interdépendance sans partager les mêmes valeurs est impossible. Le seul chemin réaliste est celui de l'intégration mutuelle des élites dans le respect des règles de base consignées dans nos Constitutions nationales et nos accords européens. Je veux parler de la troisième corbeille d'Helsinki, des droits de l'homme. L'Europe a emprunté avec succès ce chemin au milieu du siècle dernier. La Russie ne porte nullement en elle un code génétique autoritaire. Oui, c'est un grand pays, qui exige une attention particulière pour maintenir un équilibre entre tendances centrifuges et centralisation excessive. Mais c'est un pays européen par l'esprit et les traditions culturelles, avec une population éduquée, capable d'absorber les expériences nouvelles. Croyez-moi, je connais désormais mon pays sous tous les angles. Et même ce fameux syndrome de la nation renaissante, tellement présent aujourd'hui en Russie, n'est pas nouveau pour l'Europe. La Russie est en train de passer de son statut d'empire à celui d'État national classique, un chemin parcouru par la France. Notre route est difficile et cahoteuse, mais si tout se passe bien, nous deviendrons un allié de l'Europe, pas une alternative continentale hostile. L'Europe et la Russie ne doivent pas être ensemble à cause du gaz et du pétrole, mais à cause de valeurs communes fondatrices, dans un même système de sécurité.

Votre démonstration avait plus de poids avant l'intervention en Géorgie...
Il est à la mode de dire que la guerre «de cinq jours» au Caucase, et la reconnaissance par la Russie de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud porteront un coup majeur aux relations russo-européennes et aux perspectives de libéralisation en Russie. Je n'en suis pas convaincu. Il ne peut y avoir de rideau de fer entre l'Ouest et la Russie - l'élite russe n'a ni le désir ni l'idéologie qui le permettent. Cette crise pourrait au contraire pousser le Kremlin à faire des pas pour améliorer ses relations avec l'Occident. Si ces pas ne reviennent pas à lâcher sur les positions géopolitiques de la Russie. D'ail-leurs, les événements en Ossétie du Sud ont montré que les pays fondateurs de l'UE comme la France regardent les problèmes de la Russie et de son ex-empire de manière nuancée. Le rôle du président Sarkozy dans la gestion pacifique de la crise n'est pas un hasard.

L'Occident est-il assez ferme avec les dérives russes ?
Quand la Russie a tort, l'Europe doit parler haut et fort, sans avoir peur pour son gaz et son pétrole. La Russie est aussi intéressée par des consommateurs stables que l'Europe par des producteurs stables. Cela ne veut pas dire que la Russie a tort par définition. Mais il est sûr que les hurlements faussement patriotiques de certains de mes compatriotes sont insupportables à entendre.

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