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Un chef tchétchène assassiné au coeur de Moscou

Publié le par SABAKA

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Le Courrier de Russie |16 Octobre 2008 | Edition 131 | Les articles du jour | Inna Soldatenko |




Qui veut la peau de Yamadaev ?


Pour rejoindre leur palais, les serviteurs du peuple russe, Vladimir Poutine en tête, passent tous les jours par le quai de Smolensk, itinéraire incontournable pour gagner la Maison Blanche, siège du gouvernement. Des caméras discrètes au bord des routes surveillent leurs déplacements, exigence impérative des services de sécurité fédéraux. Pourtant, ces engins ultra-performants ont manqué l’assassinat de Rouslan Yamadaev, ancien indépendantiste tchétchène devenu, depuis 10 ans, soutien fervent du Kremlin.
L’ex-député de la Douma et « Héros de Russie » (titre honorifique le plus élevé du pays) a été tué le 24 septembre, à 300 mètres de la Maison blanche, dans sa Mercedes blindée arrêtée au feu rouge. Il a ouvert la vitre et reçu dix balles en pleine tête, fatales. A ses côtés, le général Sergueï Kizioun, ex-major de Tchétchénie, en a reçu sept et a été hospitalisé d’urgence. Il est toujours en vie. Le tireur a disparu sans laisser de traces. Le jour même, l’enquête est lancée et les hypothèses fleurissent. Les autorités évoquent la vendetta, une querelle entre partenaires d’affaires ou la piste géorgienne... Un détail important est pourtant passé sous silence : Rouslan Yamadaev n’entretenait pas les relations les plus cordiales avec le président tchétchène Ramzan Kadyrov.

 Racines du mal

Pour avoir accordé un soutien significatif à l’armée russe lors de la deuxième guerre tchétchène en 1999, les cinq frères Yamadaev s’étaient vus autoriser la formation d’un bataillon spécial, appelé Vostok (Orient) soumis non aux autorités tchétchènes mais directement à Moscou, plus précisément au GRU, le service de renseignement militaire. Le bataillon commandé par Rouslan Yamadaev mène de nombreuses opérations contre les séparatistes se constituant la réputation de structure armée la plus efficace de Tchétchénie. En 2003, Rouslan se lance en politique, devenant député à la Douma du parti Russie Unie, pro-Kremlin. Le bataillon passe sous le commandement du cadet, Soulim Yamadaev, mais conserve son indépendance. La situation déplaît à Ramzan Kadyrov qui, depuis son arrivée au pouvoir, soumet l’ensemble des forces de la république à son autorité. Maître tout-puissant, il engage une série de mesures visant à affaiblir l’influence de la fratrie. Sous la pression de Kadyrov, Rouslan Yamadaev abandonne la politique, ne se faisant pas réélire comme député. Le président tchétchène attaque également Soulim : Kadyrov initie une enquête contre le bataillon, l’accusant de meurtres et d’enlèvements de civils. Soulim est placé sur la liste des criminels recherchés par la justice fédérale, ce qui ne l’a pas empêché d’aller défendre les intérêts de la Russie en Géorgie en août dernier. Vostok a joué un rôle décisif dans le conflit, apportant la contribution la plus importante à la victoire russe. Pourtant, de retour en Tchétchénie, Soulim ne reçoit que l’ordre d’abandonner le poste de commandant du bataillon.

Kadyrov l’a-t-il emporté ? Pas tout à fait car, quelques jours avant sa mort, Rouslan Yamadaev affirmait que son frère Soulim aurait bientôt « un très bon poste » en évoquant des sources au Kremlin. Un ami des Yamadaev prétend d’ailleurs que, le jour de son assassinat, Rouslan aurait rencontré le chef-adjoint de l’administration présidentielle Vladislav Sourkov pour évoquer le futur poste de Soulim. Les perspectives de la carrière politique de Rouslan auraient aussi fait partie de la conversation.

Tchétchénie : un avenir nébuleux

On entend en effet depuis peu des rumeurs affirmant que Moscou serait las de l’absolutisme grandissant de Kadyrov. Après avoir mis de l’ordre en Tchétchénie, il serait prié de céder sa place à un nouveau pantin. Ce n’est sans doute pas un mystère pour le président tchétchène. Pourtant, ce dernier ne fait à l’évidence pas partie des dirigeants qui abdiquent facilement leur trône. C’est l’autre raison qui incite à croire que Kadyrov avait intérêt au meurtre de Yamadaev : l’ancien commandant de Vostok ne se contentait pas de résister au président tchétchène, il lui faisait aussi concurrence sur le plan politique. Kadyrov démissionnant, Yamadaev aurait aisément pu prendre sa place... Reconnaissance de la part des élites, victoires militaires, liens avec le Kremlin : tout jouait en sa faveur. Les experts de la région rapportent qu’en avril dernier, Kadyrov aurait été informé par un fonctionnaire haut-placé du fait que ses jours étaient comptés, son ennemi juré se préparant à le remplacer. Juste après cette conversation supposée, une fusillade sérieuse a eu lieu entre les hommes de Kadyrov et un convoi de Vostok... Si Rouslan Yamadaev est mort, Ramzan Kadyrov ne peut pas baisser la garde pour autant. Soulim est bien vivant, tout comme son frère Issa qui a déjà laissé entendre que le président tchétchène n’était pas étranger à l’assassinat de Rouslan. Pour peu qu’il réitère ces propos devant un membre de la famille de Kadyrov, la roue de la vendetta se mettra en marche. Une solution qui pourrait contenter les opposants du président tchétchène au Kremlin car, si Kadyrov périt par la main d’un proche de Yamadaev, la place de marionnette sera libre.

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