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La grande tristesse des poupées russes

Publié le par SABAKA

Mardi 24 Mars 2009 Par Pierre-Laurent MAZARS, à Semenov (Russie)
Le Journal du Dimanche
 Le JDD poursuit son tour du monde de la crise. Ce week-end, destination la Russie et Semenov, la ville des matriochkas, où les commandes sont en berne. Ainsi vacillent les artisans modèles qui sculptent et peignent "l'âme de la Russie"...

Penchée sur la table à dessin, Valentina Chvetsova fait courir son pinceau effilé sur le cylindre de bois façonné. Dans les travées éclairées par des néons fatigués, d'autres artistes-ouvrières tracent pétales et volutes vermillon, noir et or sur les pièces ornementales qu'elles décorent. Cuillères à pot, bols, boîtes, vases, puisoirs s'empilent sur les tables avant d'être alignés dans les racks calés contre les murs. La radio crache sa musique d'ambiance: Staying Alive, vocalisent les Bee Gees. Un assez bon résumé du problème aujourd'hui posé à la Khokhlomskaya Rospis, cette fabrique de poupées russes dont le souci principal est de rester en vie.

Avec ses 1 100 employés, Khokhlomskaya Rospis est le vaisseau amiral du métier d'art dont s'enorgueillit Semenov, 25 000 habitants. La petite ville, 80 km au nord de Nijni Novgorod, est le berceau des matriochkas et autres bois peints de Khokhloma, fleuron de l'artisanat devenu fierté nationale. "L'âme de la Russie", proclame le portail de la fabrique, qui trône en majesté au milieu des isbas aux toits enneigés. Voilà trois siècles qu'ici, on sculpte et peint le bois des arbres tendres, bouleaux et tilleuls, qui peuplent les forêts environnantes, avec l'exigence requise par la réputation du produit.

"Nous avons dû décréter le vendredi, jour chômé"

Mais la crise qui dévaste les industries lourdes de la région est venue frapper les poupées de Semenov. Les artisans découvrent combien leur prestige est fragile. A 50 ans, Valentina Chvetsova voit son statut d'employée modèle vaciller. Il lui a pourtant fallu du temps pour gagner, par son travail, le respect de ses voisins et l'admiration des siens. A l'âge de 15 ans, elle est admise à l'école spécialisée de la ville, qui forme en trois ans à la peinture ou au travail du bois. Embauchée par Khokhlomskaya Rospis en 1978, Valentina oeuvre pendant près de vingt ans dans l'atelier principal, où sont produites en série les pièces simples. En 1999, elle est sélectionnée pour intégrer le "département des créations uniques", à l'étage supérieur, où sont peints des objets plus élaborés. Elle gagne aujourd'hui 8 000 roubles (175 euros) par mois, un revenu modeste mais qui reste supérieur au salaire moyen dans la région. L'avenir? Valentina ne veut pas trop l'évoquer. La fabrique a vu ses ventes dévisser à l'automne 2008: près de 30% de baisse en novembre et décembre. "Nous nous sommes retrouvés avec un gros stock d'invendus, raconte Andreï Dobrokhotov, directeur financier. Nous prenons toujours un crédit en début d'année, que nous couvrons quelques mois plus tard car l'essentiel de nos ventes se fait à l'approche des fêtes de fin d'année. Cette fois, nous n'avons pas pu rembourser. Nous avons dû baisser notre production de 25% et décréter le vendredi, jour chômé."

Le potager pour tenir

Le revenu des employés a chuté de 20 à 25%, selon la direction de Khokhlomskaya Rospis. Plus sûrement de 40%, selon des artisans qui travaillent à la fabrique. Dans sa petite maison à la décoration modeste et kitsch, Lioubov Zorina, une jeune femme de 29 ans qui peint depuis dix ans des matriochkas chez Khokhlomskaya, ne veut pas se plaindre de ses patrons. "Ils n'y peuvent rien. Quand on veut aller voir ailleurs, il faut se rendre à l'évidence: il n'y a du travail nulle part", constate-t-elle. Son mari, maçon, a vu son salaire divisé par deux, et il vient de subir deux mois de chômage technique. Lioubov, qui fait des heures supplémentaires à la maison pour de petits artisans des environs depuis la naissance de son premier enfant, a déjà fait une croix sur son revenu mensuel de 6 à 7000 roubles. Mais elle va mettre les bouchées doubles: "Je ne refuse rien, je prends toutes les commandes qui passent à ma portée." Si cela ne suffit pas, il faudra se serrer la ceinture, compter sur les quelques animaux - poules, chèvres - qu'elle possède et se contenter des légumes, choux et pommes de terre qu'elle fait pousser dans son petit potager.

A l'ombre du poids lourd Khokhlomskaya Rospis, les petites entreprises de fabrication des poupées russes traditionnelles souffrent elles aussi. Celle d'Alexei Polikarpov est installée dans une bâtisse sommaire, attenante à une ancienne grange transformée en atelier de travail du bois, à la sortie de Semenov. Dans son bureau exigu et mal chauffé, Alexei résume sa délicate situation: "A partir d'octobre 2008, les ventes ont chuté de 30%. Aujourd'hui, on est à moins 50%. J'ai zéro contrat à l'export depuis novembre." Du coup, il a fait prendre un virage radical à son activité: depuis janvier, ses artisans ne fabriquent plus de matriochkas, impossibles à écouler, mais divers jouets en bois qui trouvent plus facilement preneurs sur un marché moins étroit. "C'est la seule solution, assure Alexei. Je dois occuper les gens qui travaillent pour moi car je n'ai pas envie de les perdre: leur savoir-faire est inestimable."

Lui ne peut pas compter sur les aides de l'Etat, à l'inverse de Khokhlomskaya Rospis, dont les représentants ont rencontré le 12 mars, avec une délégation du secteur artisanal, le ministre de l'Industrie et du Commerce Viktor Khristenko. Celui-ci leur a promis de soutenir la filière par le biais de commandes publiques et de réductions de taxes. Les poupées préférées de l'Etat? Privatisée en 1992, la grande fabrique de Semenov, ancienne coopérative, a conservé un style très soviétique. L'entreprise a son hymne, à la gloire de ses fondateurs et du pays, diffusé chaque matin à l'ouverture des ateliers. Parmi les productions maison qui ornent le bureau du directeur général, Nikolai Korotkov, la plus remarquable, à l'aplomb de son fauteuil, est un saisissant portrait de Poutine dans un plat en bois de Khokhloma. L'objet est particulièrement laid, mais il a un petit air de talisman anticrise.

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