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"Vladimir Poutine a fait preuve d'un courage nouveau à Katyn"

Publié le par SABAKA

Par Marie Simon, publié le 07/04/2010 19:04

    Un crime "ne peut être justifié d'aucune manière", a déclaré le Premier ministre russe mercredi sur le lieu du massacre en 1940 de 22 000 officiers polonais par le NKVD, la police politique de Staline.

    AFP/RIA Novosti

    Un crime "ne peut être justifié d'aucune manière", a déclaré le Premier ministre russe mercredi sur le lieu du massacre en 1940 de 22 000 officiers polonais par le NKVD, la police politique de Staline.

    Ce mercredi, le Premier ministre russe a condamné le "côté inhumain du totalitarisme" soviétique à Katyn, lieu où fut perpétré le massacre de 22 000 officiers polonais, sur ordre de Staline il y a 70 ans. Des propos historiques, selon Alexandra Viatteau, historienne et auteur de Katyn, La vérité sur un crime de guerre (Editions André Versaille, 2009).

    Que pensez-vous des propos du Premier ministre russe à Katyn (lire l'encadré)? En quoi cette visite sur les lieux du massacre de 22 000 officiers polonais par le NKVD, la police politique soviétique, est-elle historique?

    Vladimir Poutine renoue avec le geste de Mikhaïl Gorbatchev qui a reconnu la responsabilité de Moscou dans le massacre de Katyn en 1990, et avec celui de Boris Eltsine en 1992. Ce dernier, avec le président polonais Lech Walesa, avait condamné le totalitarisme et demandé que la vérité et la justice historiques soient rétablies, après des décennies de mensonge soviétique.

    Ce qu'a dit Poutine à Katyn

    Un crime "ne peut être justifié d'aucune manière", a déclaré le Premier ministre russe mercredi sur le lieu du massacre en 1940 de 22 000 officiers polonais par le NKVD, la police politique de Staline. "Nous sommes tenus de préserver la mémoire du passé. Nous n'avons pas le pouvoir de changer le passé, mais nous pouvons rétablir la vérité et la justice historiques", a estimé le dirigeant russe au cours d'une cérémonie officielle au cimetière de Katyn, près de Smolensk.

    Pendant un demi-siècle, l'URSS a rejeté sur l'Allemagne nazie la responsabilité dans ce massacre. Ce n'est qu'en 1990 que Mikhaïl Gorbatchev a reconnu la culpabilité de Moscou. "Un mensonge a été entretenu pendant des décennies, mais on ne doit pas faire endosser ce mensonge au peuple russe", a insisté Poutine, en soulignant "le côté inhumain du totalitarisme", responsable à la fois "d'une mort en martyrs de citoyens soviétiques et d'officiers polonais".

    Le Premier ministre russe n'a toutefois prononcé à aucun moment le mot de pardon, que certains attendaient de lui en Pologne. "Au nom des relations futures entre nos deux pays, nous devons éviter l'écueil des malentendus", a-t-il ajouté. "Dans l'Europe du XXIè siècle, il n'y a pas d'alternative à un bon voisinage entre la Pologne et la Russie".

    Le Premier ministre russe est dans cette lignée, à une chose près. En 1993, le vice-président Alexandre Rutskoï avait demandé pardon aux familles des victimes. Venant de Vladimir Poutine, ancien officier du KGB c'est-à-dire de l'institution qui succéda au NKVD, une telle demande de pardon, s'il venait à la faire, serait très appréciée par les Polonais.

    Ces déclarations sont-elles surprenantes venant de Vladimir Poutine?

    On peut attendre le pire comme le meilleur de lui... Mais souvenez-vous de sa visite à Varsovie en janvier 2002. En dehors de tout protocole, il a fait porter un bouquet d'œillets devant le monument d'Etat polonais clandestin, c'est-à-dire la résistance qui était pourchassée par la police politique de Staline... Une initiative importante de sa part qui est pourtant passée inaperçue dans les médias occidentaux.

    Je pense aussi que le "facteur humain" ne doit pas être négligé: la position de l'Eglise orthodoxe a une grande importante à ses yeux. Or celle-ci, surtout depuis la mort du patriarche Alexis II fin 2008, veut que la vérité soit rétablie sur les faits. A l'instar de l'ONU ou d'historiens russes, elle qualifie même le massacre de Katyn de "génocide".

    Vraiment, ces déclarations de Poutine sont excellentes. A condition qu'elles soient suivies de gestes concrets, comme au début des années 1990, qui mettent ainsi fin à la vague de négationnisme qu'on a vu grossir récemment.

    Comment s'est manifesté ce négationnisme à l'égard des crimes soviétiques?

    On l'a vu de nouveau poindre dans les médias, dans la bouche d'intellectuels et dans des institutions au fil de l'année 2009, année du soixantième anniversaire du début de la Seconde Guerre Mondiale.

    Une véritable campagne de désinformation a été menée pour nier la vérité historique: l'URSS a été la plus fidèle complice d'Hitler entre 1939 et 1941, en vertu du pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov. Elle a attaqué la Pologne, procédé à des massacres, déporté 1,7 millions de Polonais, dans le but d'empêcher les forces polonaises de se retourner vers le sud-ouest afin de barrer la route à la Wehrmacht. Le but de cette campagne était de démontrer que c'était la Pologne qui voulait agresser Moscou la première en 1939...

    Cette vague s'est aussi manifestée à travers une décision de la justice russe. Alors que Gorbatchev et Eltsine avaient permis aux magistratures russe et polonaise de travailler sur des archives et d'exhumer des victimes à Katyn, mais aussi à Khalkov et Kalinin, autres charniers dont le KGB avaient une parfaite connaissance, Moscou a reculé ces dernières années en requalifiant ces massacres de simples "crimes de droit commun". Autre signe, la création en 2009 d'une "commission contre la falsification de l'histoire au détriment de la Russie".

    En réponse à cette vague négationniste, à l'automne, le Premier ministre polonais Donald Tusk avait haussé le ton et déclaré que la Pologne souhaitait améliorer ses relations avec la Russie... mais qu'elle ne tournerait pas le dos à sa mémoire historique. Les propos de Vladimir Poutine aujourd'hui peuvent donc être lus comme une réponse positive à son homologue polonais.

    Qu'en dit l'opinion publique russe?

    Les Russes savent aujourd'hui que Staline était capable de ce genre de crimes

    On peut difficilement généraliser. Des organisations comme Memorial participent aux recherches sur les crimes soviétiques, mais certains Russes refuseront de reconnaître les faits jusqu'à la fin de leur vie. Les Russes savent aujourd'hui que Staline était capable de ce genre de crimes. Mais j'ignore si les manuels d'histoire iront jusqu'à expliciter les tenants et les aboutissants de cette agression.

    N'y a-t-il pas un soupçon de calcul politique dans la nouvelle position des autorités russes, alors que la Pologne se détourne de son voisin depuis 2004 (rapprochement avec l'Otan, souhait d'accueillir une partie du dispositif du bouclier antimissile des voulu par George W. Bush...)?

    Ce courage nouveau de Vladimir Poutine vise d'abord peut-être le même but que le négationnisme, mais par d'autres moyens. Il cherche à monopoliser l'attention médiatique pour qu'elle ne se recentre pas sur la responsabilité soviétique dans la progression d'Hitler, en cette année délicate: 2010 marque le 70eme anniversaire de Katyn et le 65eme anniversaire de la victoire de 1945 sur l'Allemagne nazie [fête patriotique commémorée en grande pompe tous les 9 mai en Russie, ndlr].

    Peut-être veut-il aussi ne pas se mettre à dos la Pologne d'aujourd'hui, membre de l'Union européenne... qu'elle présidera en 2011. Si tel est le cas, après ce beau discours, la Pologne attend désormais des actes concrets de la part de Moscou.

    Quels actes concrets pourraient satisfaire les Polonais?

    Une demande de pardon, que j'ai déjà évoquée. Une confirmation présidentielle, par Dmitri Medvedev, de la position de Vladimir Poutine, serait aussi la bienvenue. Une indemnisation des familles de victimes aussi, ou encore un changement de nom de la "commission contre la falsification de l'histoire au détriment de la Russie" en supprimant le "au détriment de la Russie", par exemple. Ce geste s'adresserait à la Pologne mais aussi aux Baltes, aux Géorgiens et aux Ukrainiens.

    Mais ce qui importe davantage serait l'ouverture aux justices polonaise et russe de quelque 116 volumes d'archives jusqu'à présent couvertes par le secret d'Etat. Qualifier les faits en "crimes de guerre" voire en "crimes contre l'humanité", et s'assurer qu'une nouvelle vague de négationnisme ne ressurgisse pas est également crucial. Après deux décennies de hauts et de bas dans la réconciliation russo-polonaise, l'intelligence politique et humaine voudrait que la Russie poursuive dans cette voie.

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