Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Pourquoi la Russie a-t-elle si mauvaise presse à l'ouest?

Publié le par SABAKA

free music


     
Le Courrier de Russie |21 Février 2008 | Edition 118 | Politique | Carole Guirado-Cailleau |
Les correspondants des grands médias français s’expliquent
Dans la peau d’un journaliste

Gazprom, Poutine, Caucase… Quel que soit le sujet abordé, les journalistes occidentaux sont souvent accusés de parler de la Russie de manière partiale, orientée et peu objective. Mais que sait-on réellement de ces ouvriers du micro et de la caméra ? De leurs méthodes de travail et de leur conception du métier ? Comment réagissent-ils aux débats qu’ils suscitent ? Certains d’entre eux, installés à Moscou, ont accepté d’inverser les rôles et de répondre à nos questions.

« Les journalistes français sont pessimistes et très négatifs sur la Russie, affirme Louis-Antoine Le Moulec, étudiant de l’Institut des sciences politiques à Bordeaux, vivant à Moscou depuis un an. On a vite oublié ce que la Russie a vécu, depuis ces vingt dernières années en particulier… Vu d'une rédaction à Paris, dans une France qui connaît un processus historique linéaire sans grand soubresaut depuis plusieurs décennies, la critique est aisée ». Ce type de jugement critique sur les médias occidentaux n’est pas rare parmi les Français de Moscou. Sur le forum du site francophone vivreenrussie.net, les esprits s’échauffent lorsqu’on commente le traitement de l’information sur la Russie par les journalistes français. Même topo, en plus politique, dans les rubriques de réaction des lecteurs des sites des principaux quotidiens hexagonaux. La lecture de ces tribunes révèle des différences de perception entre les journalistes et leurs lecteurs. Quelles sont les raisons d’un tel décalage ?

Accès délimité à l’information

Avant de pondre un sujet, le journaliste collecte des sources : revue de presse et d’autres médias (télé, Internet, radio), événements officiels, contacts directs dans différentes sphères, agences de presse. A Moscou, les correspondants sont souvent aidés dans leur pêche à l’info par un ou plusieurs assistants russes qui leur proposent aussi des sujets. Pour Christopher Boian, directeur du bureau de l’Agence France Presse à Moscou, « l’accès direct à l’information brute est plus difficile qu’il y a une dizaine d’années, nous recevons généralement une matière déjà traitée. » Fabrice Nodé-Langlois, correspondant du Figaro, en poste depuis plus de deux ans, mentionne la « quasi impossibilité d’accéder à des sources fiables aux plus hauts niveaux. »

Ces filtres à la source conduisent souvent les journalistes à privilégier les reportages de terrain pour recueillir des informations de première main. Contrairement à leurs confrères russes, les journalistes interrogés affirment ne pas faire l’objet d’intimidations et pouvoir travailler librement. Dans des limites bien précises cependant : « Ils [les officiels russes, ndlr] se foutent de ce qu’on peut dire, assure Olivier Ravanello, correspondant pour TF1 et LCI. Mais nous n’avons pas accès au Kremlin. Il est impossible d’obtenir une interview avec Medvedev. L’autre barrière, c’est le Caucase. » Inconcevable de s’y rendre sans visa. De même, les déplacements dans les régionsfrontières se tranforment en voyages organisés par les gentilles autorités. F. Nodé-Langlois résume « parler de tout, oui ; avoir toute l’info, non. »

Combat difficile contre les stéréotypes

Sur le choix des sujets, les rédactions parisiennes feraient preuve d’ouverture d’esprit. Hors actualité brûlante, les correspondants n’ont pas de créneau régulier dans leurs médias respectifs. Il leur faut donc éveiller l’intérêt de Paris. Olivier Ravanello reconnaît sans détour « vous aurez plus d’attention si vous sortez les cartes postales habituelles : la Russie est une petite dictature, il fait froid en Sibérie, etc. Alors, je n’attaque pas de front. Mais j’essaie cependant de montrer l’évolution du pays, d’être mieux ancré dans l’actualité russe en trouvant des angles pertinents. Les commentaires font aussi la différence. » Au Figaro, « la contrainte majeure, c’est le manque de place pour parler de la Russie ». Du coup, le quotidien a trouvé une parade en créant un blog, Echos de Russie*.

En réponse aux critiques d’expatriés les accusant de livrer une information partielle et partiale, les journalistes réagissent de façon diverses. F. Nodé- Langlois admet savoir « participe(r) à ce décalage perçu par [les] lecteurs expatriés », mais rappelle dans le même temps que les journalistes « donnent de l’actualité », malheureusement souvent sombre en Russie. D’où son étonnement, parfois, devant « les discours d’expatriés reprenant des arguments de Poutine et affirmant que ce n’est pas mieux en France ou par le détachement de certains sur la question des droits de l’homme. » Pour sa part, O. Ravanello estime que l’information sur la Russie « a évolué », pour finalement lâcher qu’elle « est faite à Paris. » Visiblement interpellé, il poursuit : « tous les jours il faut monter au front pour lutter contre les idées reçues. Si vous réussissez en deux ans à transmettre quelques idées fortes et à contre-courant du type « Kasparov n’est pas l’opposition » ou « Poutine n’est pas si solide », alors vous pouvez vous estimer satisfait. »

Pour le directeur de l’AFP Russie, son travail consiste à « répondre aux attentes de [ses] clients, de rapporter ce qu’est la Russie d’aujourd’hui dans toute sa diversité et de manière équilibrée. » Mais il reconnaît qu’il existe « une marge non négligeable d’amélioration dans la couverture de la Russie. Les médias occidentaux sont très centrés sur Moscou-Kremlin-démocratie-droits de l’homme. Je ne veux pas dire que la question des droits de l’homme n’est pas importante mais ce n’est pas la seule. Il faudrait que les médias élargissent leur regard sur ce pays. » Toutefois, Christopher Boian qualifie de « faciles » les critiques du public en expliquant que « les journalistes connaissent des contraintes propres à leur métier, ils ne peuvent pas tout raconter [cf. encadré, ndlr]. Ils reflètent les valeurs et les intérêts de leur société. Au fond, le métier est en pleine mutation. Tous les jours nous nous faisons les mêmes critiques que l’on nous adresse. Aujourd’hui il y a trop d’information. Il faut la hiérarchiser, la traiter, vite, en temps réel. S’il y a des gens qui pensent qu’ils peuvent faire mieux, qu’ils le fassent. D’ailleurs, certains le font, et c’est aussi ça, le journalisme».
 
Commenter cet article