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La Russie véritable défile le long de l’Oka

Publié le par SABAKA

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Le Courrier de Russie |19 Juillet 2007 | Edition 105 | District Central | Benjamin Quénelle |

Vodka, saucisson, accordéon et chants populaires jusqu’au bout de la nuit. La réalité est parfois plus forte que les clichés au fin fond de la campagne russe. Rassemblés autour d’une table, ils sont là, amis, collègues, parents, mais pour la plupart simples Moscovites inconnus jusque-là l’un de l’autre. Ils chantent. Ils boivent. Ils rient. Sans excès mais avec un bonheur évident de se retrouver ensemble, ils vivent la belle vie, celle de « la vraie Russie » comme ils disent. C’est-à-dire, sans façon, en liberté et en pleine nature.

Seuls la forêt et quelques oiseaux entourent cette joyeuse tablée. Un paysage mouvant car, à plus de 100 kilomètres de Moscou, c’est à la proue d’un bateau de croisière qu’Alexeï, Sergueï, Natacha, Ioulia et les autres font ainsi la fête. Entre deux toasts, un chant ukrainien et une chanson d’Okoudjava, le plus populaire des bardes russes, ils partent régulièrement sur le pont reprendre leur souffle et respirer le grand air. Accoudés à la rambarde pour mieux observer le passage à l’écluse, ils continuent alors à deviser, à refaire le monde et à parler du temps qu’il fait ou qui passe. Les discussions et le paysage semblent immuables. Tout comme le nom du bateau, Borodino, choisi en l’honneur de la célèbre victoire russe sur les troupes de Napoléon. « Mais vous êtes quand même le bienvenu parmi nous ! », plaisante en direction du passager francophone le plus chaleureux de la petite bande.

C’est Alexeï. Dans le civil, à Moscou, il est directeur des ventes dans une société de cosmétiques. Mais, sur le pont du Borodino et sous sa casquette, il est en vacances. Pour ce week-end prolongé, l’une de ces périodes de farniente que les Russes savent se créer autour d’un des nombreux jours fériés du calendrier, il a choisi de partir en croisière avec sa femme, professeur de littérature et sa belle mère, retraitée et ardente voyageuse. Parmi ses compagnons de route fluviale, il y a aussi un couple de jeunes amoureux, une famille au grand complet avec biberons et poussette, une vieille dame seule mais bien bavarde, un groupe de collègues de bureau venus avec leurs épouses, un père et son fiston adolescent toujours une question à la bouche...

« Pendant la période soviétique, nous partions déjà en croisière le long de nos nombreuses rivières russes. C’est l’une des vacances restées traditionnelles. Les prix ont beaucoup augmenté mais nous pouvons encore nous le permettre une fois par an... », raconte Alexeï, le sourire jovial du cinquantenaire rondouillard et heureux de vivre. Comme les autres passagers venus de Moscou, il incarne bien la nouvelle classe moyenne qui, outre ses régulières vacances en Turquie ou en Egypte, aime aussi régulièrement se plonger à la découverte de son pays. « Bien sûr, nous allons aussi sur la Costa del Sol, en Espagne », confie Alexeï. « Mais je tiens à ces croisières. Regardez ! Ici, c’est si calme cette nature... »

Loin de Moscou, de sa pollution, de son vacarme et son chaos ambiant, Borodino et ses 80 passagers traversent de superbes paysages le long de la rivière Oka. Un parcours original parmi les dizaines de croisières proposées au départ de la capitale. Quand la plupart des touristes filent vers Saint-Pétersbourg, Iaroslav ou Nijni Novgorod, Borodino, lui, a pris ce jour-là une autre direction, vers le sud de la capitale. La première halte est à Kolomna, charmante petite citée où le kremlin, en partie détruit mais bien retapé, offre une agréable balade entre bulbes multicolores : églises et monastère mais aussi école, bâtiments administratifs, musées, magasins et vieilles maisons forment un ensemble architectural d’exception. Puis le bateau repart vers Riazan, grande ville industrielle qui, elle aussi, a son joyau : la cathédrale et ses annexes (églises, tours à clochers, chapelles...) plantées au bord de l’eau.

Mais, comme souvent en Russie, c’est bel et bien la nature qui est la principale attraction de ces quatre jours de croisière. Au départ de Moscou, effectué en début de soirée, le soleil couchant plonge dans l’obscurité toutes les horreurs de la banlieue industrielle pour, de sa lumière rasante, n’éclairer que la cime des bouleaux et, par hasard, faire briller le bulbe doré d’une église perchée au sommet d’une colline. Puis, en plein jour, ce sont les multiples méandres de l’Oka, au milieu d’une forêt tout en relief. Les rives sont rarement plates et le bateau serpente en bas d’impressionnantes pentes verdoyantes où seules quelques vaches viennent s’égarer. Un paysage tout aussi saisissant vu d’en haut lorsque les passagers montent en bus jusqu’aux maisons en bois de Konstantinovo, troisième et dernier arrêt de la croisière. C’est le village de Sergueï Essenine, célèbre poète russe du début du XXè siècle. Un lieu de pèlerinage littéraire. Mais aussi un grand bol d’air face aux beautés de l’Oka qui, sinueuse, se perd dans une verdure étonnamment éclatante.



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