 | Cages d’escalier sales et délabrées… « Quand ma mère a su que nous allions accueillir une famille française pour quelques jours, elle a attrapé un seau d’eau et une serpillère, et lavé le sol de tout l’immeuble », reconnaît Natacha, moscovite de 15 ans qui participe à un échange scolaire avec la France. Sens de l’hospitalité poussé à l’extrême ? Simplement une certaine inquiétude pour la santé morale de malheureux visiteurs étrangers qui restent souvent stupéfaits devant les murs décrépis, les escaliers rouillés et les fils électriques dénudés des halls d’immeubles russes. Comment ce phénomène s’explique-t-il ? « Parce que nous n’avons pas assez de balayeurs», répondent généralement les représentants des entreprises municipales de gestion des logements. Le salaire mensuel d’un technicien de surface à Moscou dépasse à peine 100 Euro, et atteint – difficilement – la moitié de cette somme en province. Difficile, à ce prix-là, de former des équipes stables et efficaces. A l’époque soviétique, pour convaincre les gens de balayer les cours et vider des poubelles, le gouvernement octroyait un appartement, dont la personne pouvait disposer après quinze ans de travail acharné. Cette pratique est bien évidemment révolue aujourd’hui, et ceux qui optent pour ce métier sont contraints, pour joindre les deux bouts, de se charger de bien plus de travail que ce dont ils sont capables, et les immeubles sont nettoyés une fois par semaine au lieu de l'entretien quotidien réglementaire. Les employeurs ferment les yeux : ils tiennent trop à leur personnel, si peu nombreux. Les portes des appartements ressemblent à celles de coffres-forts…
« Nous avons effectivement installé une entrée fortifiée, reconnaît Alina, femme au foyer et propriétaire d’un appartement à Iougo-Zapadnaïa. Elle se compose de deux portes, dont l’une en fer, avec trois serrures chacune. J’ai toujours un immense trousseau de clés sur moi, dit-elle dans un sourire, et quand nous allons passer l’été à la campagne, nous installons un système d’alarme dans l’appartement. » Pourquoi de telles mesures de sécurité ? « Pour décourager les petits cambrioleurs, explique Alina. Nous espérons qu’ils ne voudront pas perdre leur temps à casser les six serrures, et s'en iront tenter leur chance ailleurs. » A en croire les statistiques officielles, sur environ 300 000 cambriolages perpétués en Russie chaque année, seuls 25 % sont le fait de « professionnels » qui repèrent le terrain et préparent leur effraction à l’avance. La plus grande partie des vols sont commis « au hasard », par des ivrognes qui n’hésiteront pas à embarquer une bouteille de vodka entamée, ou des toxicomanes à la recherche de trois sous pour une dose. Ces délinquants choisissent les appartements aux portes les plus simples, que l’on peut ouvrir d’un coup d’épaule, et c’est ce genre de désagréments que la double porte blindée permet d’éviter. Si peu de lumière…
Pourquoi, dans un pays qui compte si peu de jours ensoleillés, les gens vivent-ils dans des appartements aussi sombres ? Encore un détail qui provoque l’étonnement des visiteurs étrangers. Chez les Russes, les fenêtres sont généralement garnies de gros rideaux, les balcons munis de baies vi-trées et les murs et le sol couverts de tapis. Ces éléments créent une ambiance très « cosy », presque orientale et plongent les pièces dans la pénombre. Ioulia, architecte, explique cette habitude par un désir de se protéger du milieu naturel, souvent agressif. « En Russie, il fait rarement très beau temps, explique-t-elle. Il fait la plupart du temps froid, avec de la pluie ou de la neige. Les gens se promènent peu et passent beaucoup de temps chez eux, surtout en hiver. D’où la nécessité de créer un espace confortable et sécurisant. Les rideaux lourds des fenêtres, fermés sans faute pendant la nuit, marquent la ligne de démarcation entre « chez soi » et l’extérieur, hostile et imprévisible. » … Et tant de meubles« Mon père ne jette jamais rien, témoigne Alissa, designer. Il range sur le balcon, sous la table, derrière les portes. A la datcha, nous avons une collection de vieux téléviseurs, édifiés en pyramide… pour la déco ! Certains fonctionnent. » Les Russes semblent en effet avoir du mal à se défaire de cette vieille armoire démodée… elle est solide… ou de cette statuette affreuse… souvenir d’une grand-mère adorée… Outre un attachement immuable aux objets qui caractérise la génération d’après-guerre, la tendance à surcharger l’intérieur viendrait d’un rapport spécifique des Russes à leur espace, selon Andreï Loskoutov, designer indépendant. « Nous ne savons pas organiser notre espace vital selon un plan déterminé. Mais ce n'est pas nouveau, affirme-t-il. Si vous aviez pu pénétrer dans les appartements des intellectuels russes de la fin du 19ème siècle, vous y auriez vu autant de meubles que dans les logements contemporains. On y trouvait des tas d’objets parfaitement inutiles, qui appartenaient aux différentes générations peuplant la maison, et se mariaient mal les uns avec les autres. Par contre, dans les palais impériaux et les hôtels particuliers, où l’influence européenne se faisait plus sentir, les meubles étaient disposés de façon harmonieuse et ordonnée. Les tsars déterminaient la place de chaque objet, quand les gens simples le laissaient trouver sa place lui-même. Un peu comme les Russes aujourd’hui : ils essayent de communiquer avec leur espace plutôt que de lui imposer leurs lois », conclut-il. Ces immenses rayonnages de livres …
« Il y a une trentaine d’années, une bibliothèque fournie de livres faisait la fierté de son propriétaire, affirme Lioudmila Kasatkina, historienne, un peu comme aujourd’hui un lustre design ou un écran plasma. ». Ces immenses bibliothèques qu’on trouve toujours souvent chez les Russes, témoignent de l’époque où la Russie passait pour le pays « qui lit le plus au monde ». Un temps où lire était à la mode, quand on n’hésitait pas à faire des heures de queue pour se procurer les oeuvres complètes de Maupassant, ni à recueillir des tonnes de vieux journaux pour pouvoir les échanger contre un roman d’Alexandre Dumas. On trouvait ainsi, dans la maison d’un ingénieur, d’un ouvrier ou d'un médecin les mêmes grands classiques russes et européens du 19ème siècle, les seuls habituellement en vente. Et surtout, les livres ne servaient pas de décoration : on les lisait, on se les échangeait, on en faisait cadeau et on oubliait de les rendre, quand ils étaient vraiment passionnants. « Les bolcheviks n’ont quand même pas fait que du mal, grogne Lioudmila. Ils ont au moins appris aux gens à lire ! ». Fait avéré : en 1917, 90% de la population russe était analphabète. En 1939, ces mêmes 90% savaient lire et écrire. L’analphabétisme a disparu en 1959. Les jeunes qui s’installent aujourd’hui ne s’empressent pas d'encombrer leurs logements de volumes de Stendhal et de Balzac, préférant les laisser chez leurs parents ou encore en faire don à des bibliothèques. Les interminables rayons de couvertures dorées et usées sont passés de mode. Les voisins ne me répondent pas quand je les salue… « Voilà bien une chose qui m’étonne! s’exclame Vera Oberemenko, pétersbourgeoise et diplômée en psychologie. Si vos voisins refusent de vous saluer, c’est peut-être parce qu’ils ne vous prennent pas encore pour un des « leurs », ils vous considèrent comme « un nouveau », « un étranger », quelqu’un avec qui on ne sait pas encore ce qu’on peut faire», commente-t-elle face à cette plainte fréquente des francophones implantés à Moscou. « D’autre part, il ne faut pas oublier le facteur grande ville, remarque-t-elle. Les gens, à peine sortis de chez eux, s’apprêtent à affronter un environnement impitoyable. Sur la défensive, ils peuvent ne pas comprendre un geste amical, le comprendre comme une attaque. En province, les gens sont généralement plus sereins, et donc plus bienveillants et coopératifs ». Cependant, même en ville, une fois habitués à votre présence, ils ne manqueront pas de vous offrir des pommes de la datcha ou un morceau de gâteau tout frais et tiède sorti du four. Si, si… les expatriés persistants confirment. | |