Les cheminots tentent de réveiller la Russie syndicale
Par Maxime Krans, RIA Novosti
Une grève des cheminots russes pourrait avoir lieu en juin. Celle-ci a été annoncée, si l’on en croit le message publié le 12 mai sur le site de la Confédération russe du travail, par le président du Syndicat russe des cheminots des équipes de locomotives, Evgueni Koulikov. Selon ses mots, la direction de RZD (Chemins de fer russes) refuse carrément de régler les conflits en cours, ainsi la grève préventive qui s’est déroulée fin avril dans la région de Moscou pourrait se muer à présent en grève nationale.
Dès l’automne dernier les équipes de locomotives avaient tenté d’instaurer une grève. Leur syndicat n’est pas très grand, selon certaines données, il comporterait environ 1.300 personnes. Cependant, l’action de protestation programmée pour le 28 novembre aurait pu paralyser les liaisons de chemin de fer dans le pays entier. C’est pourquoi l’administration de RZD s’était empressée de porter un coup préventif à ces “trublions”: elle s’était adressée au Tribunal municipal de Moscou qui avait interdit la grève. La raison avancée était que le Code du travail interdit aux employés des entreprises liées à la défense et à la sécurité du pays de faire grève. Les leaders syndicaux furent convoqués au Parquet général, pour un “sévère avertissement”, après quoi la police des transports effectua une perquisition dans leurs bureaux.
Mais les cheminots ne se laissèrent pas pour autant abattre. Le 28 avril, 14 équipes de locomotives (beaucoup plus selon le syndicat) des dépôts de Pouchkino et de Jeleznodorojny refusèrent de prendre leur service, ce qui provoqua de nombreuses perturbations dans les secteurs Gorkovski et Iaroslavski du réseau moscovite. Les grévistes réclamaient l’augmentation de leur salaire jusqu’à 60.000 roubles (plus de 1.600 euros), le rétablissement des primes annuelles à l’expérience et l’assurance que les membres du syndicat récalcitrant ne seraient pas poursuivis. Par la suite, afin de ne pas gâcher aux Moscovites la période des congés de mai, ils ont mis fin au mouvement en prévenant qu’ils se pencheraient sur la question de sa reprise le 12 mai.
Le Parquet général a réagi selon le schéma habituel: le leader du syndicat a été averti de sa “possible responsabilité pour décision illégale de cessation de l’exécution des obligations professionnelles”. Et Nikolaï Nikiforov, directeur du Syndicat (officiel) russe des cheminots, qui fait partie de la Fédération russe des syndicats indépendants, a annoncé que, selon ses informations, des directives de sanctions et de suppressions de primes avaient déjà été préparées. Le tout lors d’une conférence de presse à RIA Novosti qui s’est déroulée le 12 mai également, ce qui n’est certainement pas un hasard.
Nikiforov a tenté de réfuter les accusations des syndicats indépendants selon lesquelles la convention collective pour les trois ans à venir avait été signée “en coulisses”, dans le dos des travailleurs de la compagnie. Quant au président de l’organisation syndicale des Chemins de fer de Moscou Alexandre Roussak, il a accusé ses collègues d’avoir “mis les leurs dans l’embarras face à la direction”, et même d’avoir agi exclusivement à des fins de publicité.
Il y a probablement du vrai dans tout cela, ce n’est pas à moi d’en juger. Mais voilà ce qui est inquiétant: dans presque tous les cas “d’activité imprévue” des travailleurs, les syndicats sectoriels, appartenant à la fameuse Fédération russe des syndicats indépendants, se retrouvent du côté des entrepreneurs ou, dans le meilleur des cas, occupent une position ambiguë. L’écrasante majorité des grèves qui se sont déroulées ces dernières années n’ont nullement été organisées par eux, mais bien par les “véritables” indépendants. Peut-on encore s’étonner qu’en quelques années la fédération ait perdu presque 10 millions de membres?
En ce qui concerne le Syndicat russe des cheminots, à en croire Nikolaï Nikiforov, il compterait aujourd’hui dans ses rangs 97% des travailleurs de RZD. Les 3% restants, s’ils ont le mérite d’exister, ne jouent par conséquent aucun rôle particulier dans le secteur. On peut donc estimer avec un fort degré de probabilité que le mouvement actuel des cheminots est d’avance condamné à l’échec. Cette prévision peut être appuyée par toute l’histoire récente des mouvements de grève.
Le Code du travail qui a été adopté en 2001 a presque rendu impossible l’autorisation de n’importe quelle grève, en défendant l’employeur grâce à un véritable mur de clauses et d’exigences. Résultat, la majorité des sorties du monde ouvrier qui se sont déroulées l’année passée ont été reconnues illégales par les tribunaux. Ainsi en a-t-il été chez AvtoVaz et Ford, dans les ports maritimes de Touapsé et de Saint-Pétersbourg, comme dans d’autres entreprises où les travailleurs ont essayé de défendre leurs droits à une vie meilleure.
Il est vrai, à l’usine Ford de Vsevolojsk, on a réussi à obtenir une hausse de salaire de 20%. Là-bas, le syndicat, malgré sa jeunesse, est combatif, soudé, et devant la menace de pertes importantes la direction a été obligée de faire des concessions. Mais il s’agit là, semble-t-il, de l’exception qui confirme la règle.
Le fait est qu’aujourd’hui les travailleurs n’ont de fait plus la possibilité de défendre leurs droits. Ce qui, au passage, est en contradiction avec la Constitution russe, ainsi qu’avec un certain nombre de documents internationaux signés par la Russie. Il a notamment été question de cela dans une lettre ouverte de sociologues et économistes russes publiée en novembre de l’année dernière. Les scientifiques appelaient par ce biais à revoir les articles draconiens de la législation du travail, et même à considérer les mouvements de grève comme un moyen efficace, digne et civilisé de régler les conflits professionnels dans les conditions d’une économie de marché.
Cependant leur appel a résonné comme une voix au milieu du désert. On continue à interdire les grèves, et les grévistes sont mis à la rue, condamnés à des amendes, battus et emmenés devant les tribunaux. Dans un contexte de chute évidente du potentiel contestataire au sein de la société, les faibles syndicats indépendants ne sont pas encore en mesure de lutter contre l’alliance toute puissante des structures étatiques, du monde des affaires et du système de maintien de l’ordre. C’est pourquoi leur combat ressemble plus aujourd’hui à celui d’un chevalier bien connu contre une armée de moulins à vent. Avec le résultat que tout le monde connaît.
14/ 05/ 2008