 C'est une île où les vieux bateaux de pêche s'enfouissent doucement sous le sable…comme les souvenirs qui lui sont liés : ceux d’une grande tragédie qui a entaché durablement la dignité humaine. L’île de Solovki, en plein coeur de la baie d'Onega, dans la mer Blanche, est le lieu du premier goulag (de l’acronyme de l’expression russe Glavnoïe OUpravlenie LAGereï qui signifie « direction générale des camps ») et un des grands symboles des répressions staliniennes. En 1990, une pierre rapportée de l’île a été posée devant les bureaux du KGB (actuellement FSB) et fait office de lieu de mémoire. C’est aussi de Solovki que sont parties les cérémonies du souvenir organisées 70 ans après l'entrée en vigueur de la directive qui marqua le début des répressions de masse. Le 5 août 1937, Nikolaï Ejov, chef du NKVD (police secrète), avait signé le prikaz (décret) 00447, ordonnant la répression des « éléments antisoviétiques et socialement dangereux ». Le 5 août 2007, des dizaines de proches des victimes des grandes purges staliniennes leur ont rendu hommage, sur l’île, puis à Moscou où une grande croix a été élevée. Ces symboles viennent combler le silence de l’Etat sur cette sombre page de l’histoire russe. Sur l’île de Solovki, des milliers de Russes ont été fusillés, quand ils n' étaient pas terrassés par la maladie, la faim ou le travail. Mais à ceux qui voudraient comprendre les raisons des déportations massives de la terreur stalinienne, le silence et les lectures feront écho. « On pourrait presque passer à côté de l'histoire, s'effraye Grigori, 52 ans, originaire de la région de Saint-Pétersbourg. Cette horreur est pourtant inoubliable, gravée. Dans chaque famille russe, on porte l'épreuve du goulag ». La journaliste et écrivaine Anne Applebaum, dans son ouvrage Goulag, une histoire (Prix Pulitzer) estime qu'entre 1917 et 1992, 28 millions de personnes ont connu l'enfer du goulag et plus de la moitié d'entre elles y sont mortes. Elle témoigne que les premiers camps sont apparus quelques mois à peine après le coup d'Etat bolchevique (1917), et les derniers n'ont définitivement fermé qu'après la dissolution de l'Union soviétique, en février 1992. Le Goulag de Solovki, premier goulag de l'univers totalitaire communiste, édifié en 1923, concentre le malaise de la Russie à regarder son passé. Ici, seul un petit musée aligne des photographies d'hommes et de femmes, parfois très jeunes, qui furent déportés. La date à laquelle ils furent fusillés est mentionnée. Mais aucune image de famine, d'exécution, d'hommes en souffrance. Plus loin, un chemin caillouteux mène à la colline de Sekirnaïa. L'église a été transformée, à l'époque, en lieu de détention punitif mais rien ne l'indique. Sur la face ouest, un panorama superbe et, sur la face opposée, un escalier abrupt au bout duquel se trouve la mort : y tombaient les détenus fusillés ou si exténués qu'ils mourraient accrochés à des troncs qu'on faisait rouler. Aujourd'hui, une croix orthodoxe et quelques bougies forcent le recueillement. Mais là encore, pas de plaque. Tout se passe comme si cet épisode ne souffrait d'être expliqué sur les lieux où il fût vécu, et qu'il revenait à la littérature de s'en charger. C’est ce que comprit plus tôt Alexandre Soljenitsyne - prisonnier pendant huit ans - en révélant les horreurs de l'île Solovki dans son livre qui secoua le monde entier en 1973. « L'Archipel du goulag commença ainsi son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrit-il. Mathilde Lantoine |