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« La spécificité de la Russie est d’être Russe »

Publié le par SABAKA

Marlène Laruelle : « La spécificité de la Russie est d’être Russe »




Le Courrier de Russie |23 Mai 2008 | Edition 124 | Histoire | Propos recueillis par Grigori Mikhaïlov |




Entretien avec une chercheuse spécialisée sur les idéologies nationalistes russes

 

« Goodbye, America ! », chantait à la fin des années 1980 un groupe de rock russe culte, Nautilus Pompilius. « Ton blue-jean me devient trop court. Tes fruits interdits, on nous a appris pendant trop longtemps à les aimer ». Ce refrain marque le point où l’adoration aveugle de l’Occident, propre à la société russe de la fin de l’époque soviétique, a atteint son apogée et s’est mise à décliner irrésistiblement. Les Russes d’aujourd’hui éprouvent de moins en moins un sentiment d’infériorité par rapport aux Européens et aux Américains, retrouvant peu à peu leur fierté nationale. Comment se positionnent-ils face à l’Occident ? Souhaitent-ils encore, comme dans les années 90, suivre sa voie de développement ? Prônent-ils au contraire la construction d’un nouveau rideau de fer ? Marlène Laruelle, historienne à l’EHESS et à l’INALCO, nous éclaire.

Le Courrier de Russie :
Comment expliquer que la Russie se soit détournée de l’Occident ?

Marlène Laruelle : La violence des réformes des années 1990 et le délabrement des institutions étatiques ont constitué l’élément matriciel du succès de Vladimir Poutine. Après les événements tragiques de l’automne 1993, qui ont vu l’écrasement dans le sang du Parlement par Eltsine, la peur d’une trop grande polarisation du pays a conduit à la naissance, dans les cercles au pouvoir, d’un « centrisme patriotique » prônant la disparition des oppositions idéologiques et la réconciliation autour du slogan patriotique. Le thème unificateur de la patrie a été relancé par le Kremlin dès 1994-1995, connu une première tentative d’officialisation en 1996 puis a commencé à s’imposer sur la scène politique dans les années 1997-1999 autour d’Alexandre Lebed, d’Evgueni Primakov et de Iouri Loujkov. Les traumatismes des années 1990 ont donc un impact durable sur la situation contemporaine. Ils contribuent, aujourd’hui encore, au discrédit des partis dits démocrates ou libéraux, qui incarnent, pour l’opinion publique, la brutalité des changements des années eltsiniennes, l’impact social négatif des privatisations des années 1990 et l’accaparement des richesses nationales par les oligarques.

LCdR : Le retour du patriotisme, perceptible sous la présidence Poutine, possède-t-il une base idéologique ? Je pense à l’eurasisme ou au slavophilisme…

M.L. : Je ne pense pas que la Russie soit passée à l’eurasisme dans les années 2000. Il ne faut pas confondre officialisation d’un patriotisme d’État ou sentiment nationaliste grandissant de la société et de l’élite intellectuelle et théories eurasistes. Les élites, aussi bien que la société, appellent à une normalisation du pays, nécessitant un consensus qui ne peut se réaliser que par la réhabi-litation du patriotisme. La volonté du Kremlin de s’affirmer face aux pays occidentaux et d’accentuer sa présence politique et économique en Asie ne peut pas être assimilée à de l’eurasisme. J’y vois plutôt une volonté de puissance, inspirée par le souvenir de la grandeur soviétique. Par ailleurs, les courants slavophiles au sens strict du terme – valorisant l’identité slave de la Russie et le panslavisme – ne sont pas non plus majoritaires dans les cercles officiels, où l’on souhaite plutôt que la Russie joue toutes les cartes possibles, et pas seulement la carte slave.

LCdR : Comment caractériser alors le sentiment nationaliste russe ?

M.L. : Prenons par exemple le sondage du Vtsiom réalisé en 2001, qui révélait que la Russie, pour 71 % des personnes interrogées, constituait une civilisation à part, « eurasiatique ou orthodoxe », face à seulement 13 % qui affirmaient son appartenance à la civilisation occidentale. Le sentiment d’être « spécifique » ne signifie pas nécessairement adhésion à l’eurasisme en tant que doctrine et, pour beaucoup de citoyens, la spécificité de la Russie est avant tout… d’être russe. La majeure partie de la société et des élites prônent le choix, par la Russie, d’une voie de développement propre, qui ne devrait qu’une partie de ses traits à l’Occident, sans craindre d’en rejeter d’autres. Cette idée de spécificité n’implique pas nécessairement le rejet idéologique de l’Ouest et du capitalisme : certains souhaitent une Russie adepte de la mondialisation, et animée en même temps du désir natio-naliste d’y occuper une place première. Par ailleurs, ce patriotisme des nouvelles classes moyennes russes s’inscrit dans une volonté de croire dans la capacité de la Russie, non seulement à devenir un pays « normal » mais encore à redevenir une grande puissance : c’est l’image de la « Russie qui gagne » sur laquelle joue Russie Unie et les mouvements de jeunesse pro présidentiels, qui espèrent ainsi mobiliser en faveur du Kremlin des citoyens foncièrement dépolitisés.

Européens ou asiatiques ?

Olga G., 27 ans, consultante en management, Moscou
« Ce qu’il y a de plus européen en Russie, c’est la liberté des femmes. Nous avons le droit de choisir notre mari, d’avorter, et nous disposons plus généralement des mêmes possibilités que les hommes. Ce qu’il y a d’asiatique ? Le peu d’égards portés à la loi et à la protection des individus. Notre goût pour les habits colorés, décorés de fleurs ou de motifs, vient sans doute aussi de l’Asie. »

Natalia M., 24 ans, assistante dans une grande entreprise française, Moscou
« Nos mœurs sont plus proches de celles des Européens, nous n’avons pas de sévères interdictions, surtout concernant les femmes. Cela aboutit parfois chez les filles russes à certains excès. Nos comportements sont moins figés que dans les pays asiatiques : nous pouvons changer d’avis assez rapidement et nous adapter ; chacun estime ici que le « moi » passe en priorité, qu’il peut être indifférent à l’avis des autres. C’est une exagération des normes occidentales de comportement. De l’Europe, nous avons adopté un trait regrettable, le non-respect des personnes âgées : nous nous croyons plus intelligents que les anciennes générations, et faisons peu de cas de leurs conseils. Le rejet de l’homosexualité est sans doute asiatique ; tout comme l’indifférence vis-à-vis du fossé qui sépare les riches et les pauvres, et l’idée, acceptée par tous, que les riches peuvent tout se permettre. La saleté dans les rues, le peu d’importance accordé au système de santé comme à la vie humaine me paraissent également des traits asiatiques. Le mépris du code de la route, enfin, l’est aussi à mon sens : comme les Européens, nous voulons avoir une voiture, mais sans respecter les règles qui vont avec. Dernier trait asiatique auquel je pense, l’hospitalité : en Russie, l’invité est au centre des préoccupations, on lui donne les meilleurs mets et l’on est aux petits soins pour lui. Pas comme en Europe… »

Kim D., 26 ans, juriste française, Moscou
« Ce qu’il y a d’européen en Russie ? Les frontières d’abord, grâce à l’élargissement de l’Union Européenne vers l’Est. Le capitalisme et la société de consommation aussi, ainsi que les essais pour introduire la démocratie. Nous avons en outre un socle religieux commun avec les Russes, qui sont, ne l’oublions pas, dans leur majorité chrétiens ! La présence policière et militaire, la fierté du passé et l’autoglorification me sembleraient plutôt asiatiques. N’oublions pas en outre que les moteurs de l’économie russe sont géographiquement en Asie ! Ressources naturelles, main-d’œuvre bon marché en provenance d’Asie centrale. Les minorités ethniques, richesse culturelle en Russie font enfin partie de l’héritage asiatique du pays. »Un anonyme français sur Internet, qui a vécu à Moscou« Les Russes sont Européens ET Asiatiques, il suffit d’observer le physique métissé des femmes russes si caractéristique, mi-asiatique, mi-européen ! »

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