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Enquête sur les chiens errants de Moscou

Publié le par SABAKA

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Le Courrier de Russie |7 Juillet 2008 | Edition 127 | La Une | Cécile Anderson |




Enquête sur les chiens errants de Moscou

Le spectacle quotidien de meutes de chiens somnolents sur le trottoir ou, bien éveillés cette fois, se frayant un chemin dans les allées bondées du métro ne semble pas perturber outre-mesure le train-train des Moscovites. Ils sont pour¬tant 80% à être mécontents de la cohabitation avec ces vagabonds à quatre pattes... Comment s'ex¬plique la présence si massive de ces chiens dans la ville, et quelles sont les mesures prises par le gou¬vernement concernant cette « faune urbaine » ?

« A mon avis, il sont aujourd'hui plus de 70 000, explique Natalia Sokolova, chargée de la « Faune Urbaine », département du ministère du Lo¬gement et de l'Amélioration des ser¬vices publics de la ville de Moscou, parce que depuis les 30 000 recensés officiellement en 2006, et malgré les 10 000 stérilisations par an, il reste encore beaucoup de chiens capables de se reproduire.» Le chiffre ne fait cependant pas l'unanimité et vous entendrez certains aller jusqu'à sup¬poser les 100 000.
Ces vagabonds canins se regroupent essentiellement sur des sites indus¬triels, terrains vagues ou parcelles en construction. Ils tentent de se sous¬traire à la ville et à ses habitants dès qu'ils le peuvent, car malgré des capacités d'adaptation surprenantes — les scientifiques observent que les chiens traversent au vert, prennent le métro, communiquent parfaitement avec les gens etc. — ces mammifères restent sauvages. Leur capture n'est en outre jamais aisée, dans cette méga-pole dont ils connaissent les lois et les moindres recoins.

« Les chiens errants ont besoin des humains pour se nourrir, mais attaquent dès qu'ils sentent leur terri¬toire menacé », explique Alexeï Verechtchagine, jeune expert de 31 ans, diplômé de biologie à la MGOu.

On s'étonne donc moins du fait que le nombre de morsures recensées en 2007, chiens et chats compris, s'élève a plus de 27 000. Les personnes ayant été mordues doivent, de plus, être vac¬cinées contre la rage en plusieurs injections. On constate en effet cer¬tains cas de la maladie chez nos amis quadrupèdes : « les chiffres sont impré¬cis mais pas alarmants », précise cependant Verechtchagine, également directeur d'une cellule de recherche sur les chiens errants. Excepté ce traitement, les soins liés aux attaques ne sont, dans la pratique, que très rarement pris en charge par l'Etat.

Conscients de cet état de choses, les Moscovites sont pourtant peu nom¬breux à prôner l'extermination des chiens errants, estimant la solution « trop cruelle ». « Parfois, en faisant mon jogging matinal, je me retrouve entourée de chiens qui aboient, confie Svetlana, 22 ans. Cela me fait peur, évidemment. Pourtant, je suis contre le fait de les tuer. Ces chiens font partie de la ville. Ce sont nos chiens à nous et nous en sommes responsables ». Un avis qui se révèle assez répandu parmi les habitants de la capitale qui, tout en trouvant gênante la cohabitation avec les animaux sauvages, se résignent à l'accepter. Certains vont jusqu'à les nourrir, au grand dam des experts. « Les babouchkas qui donnent aux chiens les restes de leur repas contri¬buent à la formation de meutes acharnées, constate Daria Brajenkova, militante d'une association de défense des animaux. Elles les habituent à se rendre régulièrement dans un lieu précis pour obtenir leur bol de kacha. Les chiens se mettent alors à protéger le ter¬ritoire où on les nourrit, et attaquent des gens ou d'autres animaux. » Interrogés, les Moscovites sont nombreux à pré¬coniser la stérilisation ou l'enferme¬ment dans des chenils, mesures déjà largement mises en oeuvre par les autorités municipales.

Manque de chenils

Depuis 2002, sur ordre du maire Iouri Loujkov, les animaux errants ne sont plus euthanasiés, mais capturés, stérilisés puis relâchés en périphérie de Moscou. Cependant, le coût d'une stérilisation s'élève à 5 600 roubles — soit cinq fois plus cher que l'extermi¬nation — et Moscou a vu exploser le budget alloué aux chiens. Ceux-ci ont raréfié toute autre forme de vie ani¬male dans la ville, la dominant presque entièrement. « Ceux qui sont très agressifs ou malades peuvent passer jusqu'à 6 mois dans une des onze four¬rières financées par la mairie de Moscou, période pendant laquelle l'Etat dépense quelque 130 roubles par jour et par chien, explique Natalia Sokolova. Passés ces 6 mois, s'ils sont toujours en difficulté, ils sont piqués. »

En théorie, ces fourrières ne devraient pas accueillir plus de 350 chiens chacune et à la fois, ce qui est insuffisant pour endiguer le phénomène. De plus, si l'espérance de vie d'un chien est de trois à quatre ans dans la rue, il peut vivre jusqu'à dix ans en fourrière.

Natalia Khramechina, directrice du seul chenil créé intégralement par la ville, déclare fièrement que l'euthanasie n'est en aucun cas pratiquée dans ses locaux, qui ne désemplissent pas. Il en va autrement des établissements privés, difficiles d'accès au public autant qu'aux médias, que l'Etat subventionne sans s'impliquer réellement dans leur fonctionnement.

Ce sont ces endroits-là que dénon¬cent les nombreuses associations de défense des droits des animaux. « Des lieux insalubres et surpeuplés, où la mort est la seule issue », se plaint Zinaïda Levichek, membre des Défenseurs des Animaux Errants. « Nous réclamons que le gouvernement en construise plus, beaucoup plus, et que des conditions d'hygiène décentes y soient respectées », ajoute-t-elle.

Avec un budget annuel de 87 mil¬lions de roubles en 2008, comment s'explique le peu de résultats à l'échelle municipale ? Six ans après le décret sur la stérilisation, l'efficacité de la mesure reste à prouver.

Des projets... au poil ?

« Les résultats des dernières années sont assez déplorables, nous en som¬mes conscients, mais on prévoit déjà la construction de quinze nouveaux chenils, ainsi qu'une opération de stérilisation massive visant quelques 24 000 chiens, dès le début de l'année prochaine », déclare la directrice du département de la Faune Urbaine. « L'implant de puces électroniques sur les animaux est en pro¬jet, ce qui nous permettra de contrôler leur va-et-vient. Nous aurons également besoin de l'aide des médias, au travers de campagnes d'information, pour changer le comportement des humains afin que les uns cessent de les nourrir, et les autres de les abandonner », explique-t-elle.

En attendant, les défenseurs des droits des animaux restent sceptiques : « Nous redoutons les Jeux Olympiques de 2014 : on sait de quoi les autorités sont capables depuis 1980.», précise Levichek, faisant allusion à l'élimina¬tion massive et barbare des chiens de Moscou juste avant les Jeux Olym¬piques de 1980, qui déclencha une véritable insurrection des associations de défense des animaux, soutenues par le parti écologiste.

Une troisième option est encore envisagée. « Le gouvernement est face à un échec. La Mairie pourrait décider de déléguer la recherche d'une solution aux autorités locales, aux dix districts administratifs que compte la capitale », dévoile Alexeï Vereshchagin. L'idée : le même programme que celui de la Mairie, mais plus de « bras » pour l'appliquer. Reculer pour mieux sauter ou simple mesure de façade ? Les autorités, en tout cas, semblent avancer à tâtons.

L'autre circonstance venant com¬pliquer encore la situation est liée à l'abandon, très fréquent, des animaux domestiques. Une loi récente impose l'enregistrement de chaque chien dans une base de données regroupant les caractéristiques de l'animal et de ses propriétaires. Ca doit jaser dans les fourrières, sur le thème des humains mal dressés !

Pourquoi la stérilisation ?


Au temps de l’Union Soviétique, le nombre d’animaux
errants s’équilibrait soit naturellement, par une mortalité
importante, soit par l’extermination. Mais le système manquait de contrôle. Et le nombre de chiens a décuplé avec le début de la surconsommation. Iouri Loujkov a alors été contraint d’adopter un système différent du précédent, fortement critiqué.

Et Paris ?

Comme Moscou, Paris avait, il y a encore cinquante ans,
ses chiens errants. Les guerres et la frugalité relative du mode de vie assuraient une stabilité naturelle de leur nombre. Puis, la rage inquiétant les citadins, les animaux ont été euthanasiés en masse. En 1989, une loi imposait aux propriétaires de chiens le tatouage systématique. Enfin, en 1999, le code rural se dotait de la loi dite « de l’obligation des maires », obligeant
ces derniers à prendre en charge le problème des animaux
divaguant dans leurs communes. Il leur revient de créer des structures pouvant accueillir les bêtes. La stérilisation est toujours d’actualité, mais concerne essentiellement les chats. Les chiens, à Paris, sont envoyés à la fourrière privée de Gennevilliers. Si les animaux ne sont pas récupérés par leurs maîtres dans les huit jours ouvrés francs, ils sont confiés aux associations de protection animale, qui peuvent les transférer dans d’autres refuges pour les faire adopter.

 La Société Protectrice des Animaux (SPA), basée à Paris, est la plus ancienne et la plus importante de ces structures. Reconnue d’utilité publique, l’association possède 56 refuges dans toute la France, accueillant quelques 45 000 chiens et chats. Par ailleurs, il existe encore 250 autres organisations indépendantes possédant des refuges.

Enfin, si ceux-ci n’ont pas assez de place, les animaux sont euthanasiés à la fourrière. Et c’est fréquent, « surtout l’été », nous dit-on. Impossible néanmoins d’obtenir un chiffre, ce qui laisse supposer que la question des animaux errants reste un sujet pour le moins épineux.

 

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