 | La Russie commémore la disparition de la famille impériale Le roi est mort. Mais le rêve de faire renaître le royaume de ses cendres est bel est bien vivant, prenant même de plus en plus de vigueur. 90 ans après la mort du dernier tsar, ses descendants en appellent au « caractère éternel » des valeurs monarchiques et envi-sagent l’éventualité d’une restauration du régime autocratique en Russie. A l’heure où le pays se recueille en célébrant l’anniversaire de l’exécution de la famille impériale, le Courrier de Russie se penche de plus près sur la nature des rapports qui lient l’Etat russe à la Maison impériale et propose un éclairage nouveau sur la personna-lité de Nikolaï II. Le 17 juillet 1918, Nikolaï II, dernier des tsars russes, fut fusillé avec toute sa famille. Les « Rouges » ne cachèrent pas leur satisfaction, pas plus que les « Blancs » leur colère. La grande majorité de la population accueillit la nouvelle dans l’indifférence la plus totale. « Les gens se promenaient dans les rues comme si de rien n’était, écrivait dans ses mémoires le comte Kokovsev, établi à l’époque à Saint-Pétersbourg. Ils n’exprimaient ni chagrin ni compassion. Si quelqu’un abordait le sujet, c’était toujours avec moquerie et méchanceté. » Pourtant, 90 ans ont passé sous les ponts depuis l’exécution, et les Russes ont revu de façon radicale leurs positions sur le rôle de l’empereur dans l’histoire du pays et sur sa fin tragique. Le dirigeant impitoyable, qui avait ordonné d’ouvrir le feu sur des manifestations ouvrières (Dimanche rouge1 et Massacre de la Léna2 ) et approuvé des pogroms, semble avoir disparu desmémoires, faisant place à un martyr innocent, bon chrétien et tendre époux. Des milliers de pèlerins se sont rendus à Ekaterinbourg, en cette fin de juillet, pour participer à la procession pour la mort du tsar et s’agenouiller au seuil de « l’Eglise du Sang Versé », édifiée à l’emplacement de la Maison Ipatiev où le massacre avait eu lieu (voir page 6). A Moscou, croyants et profanes s’entassent aujourd’hui dans les salles de la cathédrale du Christ Sauveur où se tient une exposition de photos consacrée à l’anniversaire de l’exécution. Enfin, plus de 400 000 personnes ont déjà décérné à Nikolaï II le titre de « héros national russe » dans le cadre du vote interactif Le Nom de la Russie (voir page 3). La monarchie peut-elle être restaurée en Russie ? C’est ce qu’espère la descendante de l’empereur massacré, la Grande Duchesse Maria Vladimirovna, qui préside depuis 1992 la Maison Impériale russe. Si la Russie décidait de redevenir un royaume, c’est elle qui aurait le plus de chances d’en prendre la tête. Arrière-arrière-petite-fille du tsar Alexandre II, elle est considérée par la majorité des membres de la famille autant que par les groupes monarchistes comme l’héritière légitime du trône russe, les autres ayant été écartés de la succession pour cause de mariages impurs. Née en 1953 à Madrid, la grande duchesse a étudié l’histoire russe à Oxford et longtemps habité Paris avant d’élire définitivement domicile dans la capitale espagnole. Interrogée sur son russe plus qu’hasardeux, elle répond être persuadée que ses concitoyens « finiront par apprécier les valeurs monarchiques », précisant néanmoins qu’elle serait la première à s’élever contre une restauration forcée de la monarchie en Russie.  « Malheureusement, un grand nombre de mes concitoyens considèrent la monarchie comme une forme de gouvernement archaïque, incompatible avec les libertés démocratiques. Mais ce n’est pas le cas. La monarchie peut parfaitement être un régime mo-derne et constructif, indépendant des partis politiques, des gros porte-monnaie et autres intérêts privés. La république n’a pas d’âme, elle fonctionne comme une société anonyme. La monarchie est bien plus humaine. » Maria Vladimirovna visite régulièrement la Russie. Entourée de sa petite cour d’avocats et de secrétaires, on lui donne du « Votre majesté » pendant qu’elle se présente comme l’Impératrice de jure de toute la Russie, Maria I. Elle entretient des relations étroites avec le Patriarcat et participe à diverses oeuvres de charité. La Grande Duchesse partage, entre autres, la position de l’Eglise qui met en doute l’authenticité des dépouilles des membres de la famille impériale exhumées dans les environs de Ekaterinbourg. Les corps de Nikolaï II, de son épouse, de leurs trois enfants et de quatre serviteurs avaient été extraits d’une fosse commune en 1991 et identifiés officiellement en 1998 par le gouvernement russe. Une cérémonie d’inhumation avait alors été organisée, en grande pompe, à Saint-Pétersbourg, en l’absence cependant du patriarche Alexeï II qui exprimait ainsi son désaccord. En juillet dernier, un groupe de fanatiques affirmait avoir découvert les corps du tsarevitch Alexeï et de la princesse Maria qui avaient été enterrés séparément. Trois exper-tises scientifiques ont amené le Parquet à déclarer qu'il s'agissait bien des restes du tsarévitch et de sa soeur. Une fois de plus, l’Eglise s’est montrée réticente face à ces nouvelles découvertes. Le Patriarcat appelle à la méfiance, alléguant des « doutes persistants, exprimés notamment par des scientifiques ». La Maison Impériale fait écho : « Nous ne pouvons pas prendre pour argent comptant les résultats de l’enquête menée par le Parquet, déclare Alexandre Zakatov, représentant de Maria Vladimirovna. Ils sont capables de tout dans le but de servir des fins politiques. » Les rapports entre la Maison Impériale et l’Etat russe sont marqués par de profondes contradictions. Il faut se souvenir du discours prononcé par Boris Eltsine lors des obsèques de Saint-Pétersbourg. « Le massacre de Ekaterinbourg représente l’une des pages les plus honteuses de notre histoire, se désolait le président russe. En rendant à la terre les restes de ces victimes innocentes, nous voulons nous purifier des péchés commis par nos ancêtres. La faute en impute autant à ceux qui ont commis ce crime qu’à ceux qui l’ont justifié pendant des dizaines d’années. Tous sont coupables. » Outre le repentir officiel, l’Etat russe a donné aux descendants de la famille impériale des passeports russes et n’empêche en rien leurs visites fréquentes sur le territoire. En revanche, le Parquet refuse de réhabiliter les membres de la famille impériale, en dépit des demandes réitérées et insistantes de la Grande Duchesse. La justice russe refuse de voir dans l’exécution du tsar un acte de répression politique, consi-dérant la fusillade comme un crime ordinaire dont le dernier tsar et sa famille furent les victimes malchanceuses. Cette conception juridique invalide toute procédure de réhabilitation, et fait enrager la Maison impériale qui estime devoir obtenir un peu plus que des excuses. |  |