Irina et la grammaire « Learn French, dit l'affiche publicitaire d'une école de langues tchèque. It's so much easier than to understand French speaking English. » Si vous n’éprouvez pas plus de difficultés que ça à lire ce slogan dans le texte, vous vous situez déjà au-dessus de la moyenne des Français. Travaillant dans une compagnie internationale dont la langue première est l’anglais, je suis mal placée pour affirmer que les Français sont « nuls en langues », comme le veut le cliché. Pourtant, j'éprouve un malin plaisir à voir beaucoup de mes collègues français se hâter de revenir à leur langue maternelle dès que les étrangers se retrouvent en minorité. Dans le cas contraire, leur persévérance à poursuivre en anglais n’a d’égal que le dépit de l’interlocuteur face à leur accent. Et les emails collectifs en français, quand ils savent pertinemment qu’ils s’adressent aussi à des anglophones : arrogance, innocence, naïveté ? Tels des enfants boudeurs, les Français refusent implicitement d’admettre la nécessité de parler anglais. D’abord, les anglo-saxons sont bêtes – y a qu’à regarder Hollywood – et méchants – y a qu’à voir la guerre en Irak. Qu’est-ce qui justifie donc de se plier à cette hégémonie linguistique ? Se réfugier dans la langue de Corneille et de Voltaire devient une affaire d’honneur, une question de patriotisme et de morale. Car les Français entretiennent une relation toute parti-culière avec leur langue : plus qu'un outil de communication ou un vecteur de culture, elle est une valeur en soi. L’échafaudage linguistique est une création merveilleuse de complexité, à mi-chemin entre l’art et la mécanique. La maîtrise de la langue est une initiation à l’art et non un moyen d’appréhender un peuple ou un savoir. C’est pourquoi, inconsciemment persuadé qu’il ne maîtrisera jamais une langue étrangère avec autant d’aisance, de souplesse et de brio que la sienne, le Français abandonne avant même d’avoir essayé : autant ne pas s’investir. Dans ce domaine, les compromis sont intolérables. Avez-vous noté combien la place du verbe est importante en France ? Le format habituel de la pensée constructive, politique ou économique, est le débat. Le mot peut tuer. Le journalisme satyrique est une arme puissante. La force de l’humour français consiste dans le jeu de mots et la contrepèterie. Le rock’n’roll, avec ses paroles primitives, s’est mal acclimaté en France alors que des bardes comme Brel, Brassens ou Gainsbourg, avec leur finesse de langage, sont adulés. Dans un registre moins glorieux, les articles français sur le sujet « art de vivre » font le malheur des traducteurs : des pages remplies pour ne rien dire, un simple enchaînement de phrases plus belles les unes que les autres. La langue perçue comme une machine sophistiquée : encore une raison qui explique l’échec relatif des Français en matière de langues étrangères. C’est qu’ici, dès l’école, on se focalise sur la grammaire aux dépens de la communication. C’est aussi l’héritage d’une forte tradition rhétorique et de la fameuse touche cartésienne, qui consiste à apprivoiser les choses par la raison. Comprendre le mécanisme pour pouvoir l’utiliser. Or, la richesse de la langue, que tout Français sent d’instinct dans sa langue maternelle, ne se laisse pas si facilement attraper. Et voilà qu’en pensant à un poétique « La robe de laine a des tons d'ivoire… », le Français formule difficilement un « My tailor is rich »… Les Français sont monoglottes et fiers de l’être. Mais on le leur pardonne. Quelle autre langue en effet possède autant de saveur qu’elle flatte autant le palais que l’ego ? |