Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Entretien avec la consultante indépendante en formation interculturelle sur la Russie

Publié le par SABAKA

Véronique Levasseur : « Les Russes oscillent entre le rationnel occidental et l’irrationnel oriental » Imprimer l'article
Envoyer l'article à un ami



Le Courrier de Russie |7 Avril 2008 | Edition 121 | Carrière | Propos recueillis par Maureen Demidoff |




Entretien avec la consultante indépendante en formation interculturelle sur la Russie
Apprendre que l’on ne salue jamais un Russe sur le pas d’une porte car cela porte malheur, feindre d’adorer la pêche et la chasse pour emporter l’adhésion de son interlocuteur, le tout au banya ou autour d’une bouteille de vodka... voici quelques détails amusants, mais significatifs, que Véronique Levasseur révèle aux futurs expatriés français en Russie, quand ceux-ci préparent leur déménagement. Consultante expérimentée en formation interculturelle, elle explique au Courrier de Russie pourquoi les Russes offrent de l’alcool lors des rendez-vous d’affaires, ou encore quelle est la cause de leurs retards fréquents.

Le Courrier de Russie : Comment les Occidentaux perçoivent-ils les Russes ?

Véronique Levasseur : Ce qui est déroutant avec les Russes, c’est que beaucoup pensent qu’étant européens, ils sont par conséquent très proches de notre culture. Mais cela s’avère souvent faux. Les Russes ont une nature très complexe. Winston Churchill l’avait compris : « La Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme. », disait-il.

LCdR : Qu’est-ce qui, selon vous, distingue le plus un Russe d’un Français dans les relations professionnelles ?

V.L. : Les Russes sont plus spontanés que les Français. Les Européens ont tendance à « lisser » leurs comportements pour aborder une attitude neutre, considérée comme professionnelle. Les Russes sont beaucoup plus émotionnels et ne cherchent pas à cacher leurs sentiments. Le cour s’exprime souvent avant la raison.

LCdR : Où se situe la rationalité russe ? Est-elle plus proche de l’Orient ou de l’Occident ?

V.L. : Il suffit de regarder la carte de la Russie pour comprendre que les Russes oscillent entre le rationnel occidental et l’irrationnel oriental. Si l’on examine les trois grands modes de raisonnement, nous avons un modèle latin basé sur le doute –dialectique avec thèse, antithèse et synthèse, censé aboutir à une Vérité unique – , un modèle anglo-saxon, basé sur une certitude qui est « ma » croyance, « ce dont je suis certain », argumentée par une série de preuves qui la corrobore et aboutit à une conclusion qui est MA vérité, et un modèle russe relevant d’une approche complètement orientale. Les Russes cherchent à connaître leur interlocuteur, à élaborer un schéma de l’individu par déduction d’observations, de discussions sur des sujets personnels (lfamille, loisirs...) qui aboutit à une conclusion logique, éminement subjective.

LCdR : Quelle est l’importance donnée aux relations personnelles dans les affaires ?

V.L. : Elle est immense : il est essentiel pour les Russes de savoir s’ils peuvent ou non faire confiance à leurs interlocuteurs. C’est pourquoi une affaire ne peut se conclure sans investissement relationnel. La relation se construit sur la durée.

LCdR : Justement, les Européens se plaignent souvent du fait que tout prend beaucoup de temps.

V.L. : C’est vrai. En Russie, on prend le temps qu’il faut pour chaque chose, et notamment pour apprendre à connaître son interlocuteur. Le mode de raisonnement suit donc un processus long. Il est inutile, voire risqué, de se montrer impatient ou agressif pour tenter de l’accélérer.

LCdR : Le temps russe serait-il différent du temps européen ?

V.L. : La perception et la gestion du temps sont différentes. Les Russes ont une notion cyclique du temps, celle des Chinois et de la plupart des Asiatiques en général. Le temps est une roue qui tourne avec des cycles qui reviennent perpétuellement. La perception du temps occidentale est linéaire : le temps passé est irrémédiablement perdu. De nombreux proverbes, très appréciés en Russie, révèlent combien les comportements et les façons remontent à des temps anciens : « C’est le temps qui nous apprend », « Qui trop se hâte reste en chemin », « Le lendemain est plus sage que la veille ».

LCdR : Comment éviter les conflits et tensions liés aux retards ?

V.L. : Il faut s’adapter au rythme du pays et éviter de se formaliser si les Russes manquent de ponctualité. Une heure ou deux de retard ne doivent pas être mal interprétées ni provoquer d’agressivité chez celui qui attend. Vous risquez de perdre inutilement de l’énergie!

LCdR : Quel serait le trait de caractère russe le plus difficile à gérer dans l’entreprise ?

V.L. : Un certain fatalisme, que le terme « nitchevo » résume à lui seul. Ils ont d’ailleurs emprunté au français l’expression « C’est la vie », lui ajoutant l’adjectif russe « takova ». On peut traduire leur formule par « la vie c’est comme ça, il faut la prendre comme elle est …. ».


LCdR : Qu’en est-il du sens de la hiérarchie ?

V.L. : La distance hiérarchique est très importante. Il seraitt impensable de ne pas la respecter dans la vie professionnelle.
LCdR : Quelle est la place de l’alcool ?

V.L. : L'alcool tient une place importante lors de la négociation de contrats, et plus généraleemnt dans les relations professionnelles. Le but du jeu est de « faire tomber les masques », de découvrir la vraie personnalité de l’interlocuteur. Mieux vaut avoir préparé un toast pour ne pas être pris de court le moment venu. Et il faut être prudent car les toasts peuvent être nombreux !

LCdR : Comment faciliter la relation personnelle ?

V.L. : S’intéresser à la culture et au pays est la première étape qui permet de créer du lien avec les Russes, car ils en sont fiers. Ils apprécient que les étrangers fassent l’effort d’apprendre quelques mots de russe, des expressions courantes et des proverbes, montrant ainsi leur intérêt pour leur langue et leur patrimoine.

LCdR : Doit-on faire abstraction de sa propre rationalité pour « bien vivre » en Russie ?

V.L. : Je ne saurais mieux vous répondre qu’en citant ces quelques mots du poète Fiodor Tioutchev « On ne peut comprendre la Russie par la raison, on ne peut que croire en elle… »

Véronique Levasseur travaille avec la Russie depuis le début de sa carrière, comme interprète d’abord, puis comme responsable commerciale chez Alcatel dans le cadre d’un important contrat de transfert de technologies signé avec l’URSS. Elle effectue un grand nombre de missions de longues durées à Oufa dans l’Oural où se trouve le siège de l’usine, ainsi qu’à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Par la suite, responsable de la zone export chez Bosch Telecom, elle continue de travailler sur le terrain avec les Russes, enrichissant sa connaissance de la culture du pays et de son évolution.
Commenter cet article